Iran

"Voyager en Iran? N'est-ce pas dangereux? Et continuer votre voyage à travers les Stans? N'avez-vous pas peur ?" C'est la réaction habituelle de nos amis. Merci aux médias pour ce lavage de cerveau, les pays que nous avons prévu de visiter sont encore épargnés par le tourisme de masse et nous espérons donc vivre une expérience authentique. En contre partie, visiter chacun de ces pays nécessite une véritable planification concernant l'obtention des visas.

Vingt jours après avoir lancé la procédure du visa Iranien, nous étions enfin prêts pour ce nouveau voyage avec Hyundi, notre van 4x4. Nous avons foncé jusqu'en Turquie et avons atteint Istanbul après cinq jours de conduite en passant par la Suisse, l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Serbie et la Bulgarie. À Istanbul, nous avons fait les démarches du visa Ouzbèk pour le récupérer dix jours plus tard à Ankara. Pendant ce temps, nous avons passé quelques jours de détente au bord de la mer Noire ainsi que chez mon ami Serkan et sa femme à Ankara. J'ai rencontré Serkan huit ans plus tôt lors de mon voyage à vélo jusqu'en Turquie. En dépit du préavis tardif, nous avons été reçus les bras ouverts. Notre visa pour l'Ouzbékistan en poche, nous avons fait la demande de visa de transit pour le Turkménistan que nous prévoyions de récupérer à Téhéran dix jours plus tard.

Un an et demi après notre première visite : Iran, nous revoilà ! Nous avons passé notre première nuit dans la vallée de Rent entourés d'immenses falaises et de pâturages verts. Il ne nous a pas fallu longtemps pour nous rappeler pourquoi nous avions aimé ce pays. Il ne s'agit bien sûr pas du foulard que je dois porter, mais les gens sont tellement hospitaliers qu'aucun voyageur ne peut se sentir seul. En grimpant la falaise fortifiée de Maku, Ismael qui ne parlait que quelques mots d'anglais a insisté pour nous guider. En général, je préfère faire mes découvertes seule et à mon rythme, mais nous n'avons pas su lui dire non. En nous promenant autour des vieilles maisons de terre abandonnées, je me demandais déjà combien de pourboire je pouvais bien lui donner. À la fin de la visite, nous avons appris qu'il était l'ingénieur civil chargé de la restauration du site et il n'avait aucune intention d'accepter notre argent. Il était déçu d'apprendre que nous devions déjà quitter la ville le jour même et que nous devions décliner l'invitation à rester chez lui. Welcome to Iran !

Nous avons continué notre route vers le sud et grimpé un plateau alpin pour rejoindre Quareh Kalisa, une belle église médiévale Arménienne. Après une promenade matinale dans le bazar de Tabriz, nous nous sommes dirigés vers le village troglodyte de Kandovan. Les habitations creusées dans les petits monticules coniques laissent apparaitre des fenêtres minuscules et des portes colorées. Ou sont les schtroumpfs ? Ce qui rend cet endroit encore plus spécial, c'est que les locaux vivent encore ici dans ces grottes taillés.

A Marivan, nous avons atteint le cœur du Kurdistan où les Kurdes portent encore leur tenue traditionnelle. Pour les hommes, il s'agit d'un pantalon très large avec une veste assortie et une ceinture large et un turban pour certains. Pour les femmes, contrairement au reste du pays où elles s'habillent principalement de noir, les kurdes portent de jolies robes colorées avec des ornements brillants. Le trajet de Biyakara à Paveh bordant l'Irak est très pittoresque avec de belles vallées rocheuses, des cols enneigés ainsi que des montagnes verdoyantes. Il est difficile d'imaginer que c'est dans cette région escarpée que les batailles eurent lieu durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). En sortant de la voiture pour inspecter un bivouac potentiel, une famille profitant de leur pique-nique a insisté pour que nous nous joignions à eux. Malgré la limitation de la langue, nous avons apprécié leur compagnie autour d'un feu avec une vue imprenable. En partant, ils nous ont laissé des sacs de friandises et nous ont invités à les visiter à Kermanshah.

Nous avons atteint Téhéran juste à temps pour passer l'après-midi avec nos amis Lucien et Charlotte avant leur retour en Allemagne. C'était marrant d'entendre leur impression du pays après deux semaines de vacances. Nous sommes tombés d'accord sur le fait que l'hospitalité des Perses est époustouflante. Le lendemain, mauvaises nouvelles de l'ambassade du Turkménistan. Alors que mon visa a été accordé, la demande de Raphael a été rejetée. Le transit par le Turkménistan était essentiel pour atteindre les autres pays d'Asie Centrale. Du coup nous allons devoir rebrousser chemin jusqu'à l'ouest de l'Iran puis traverser par l'Arménie, la Géorgie, la Russie et le Kazakhstan pour rejoindre l'Ouzbékistan. C'est un détour de plus de 3000 kilomètres (au lieu de 400 km) dont nous nous serions bien passés. Quoi qu'il en soit, nous avons décidé de ne pas y penser et de profiter de notre séjour en Iran.

À Noushabad, nous avons découvert la ville souterraine de Oeei où les habitants se cachèrent en situation de conflit. Ils créèrent des canaux de ventilation reliés à des canaux d'eau fournissant de l'air frais à chaque étage de ce labyrinthe.

Au cours des neuf derniers jours en Iran, nous n'avons pas vu un seul touriste. La dernière fois, en plus d'un mois (en décembre), nous n'avions rencontré que très peu d'entre eux à Ispahan. Alors que nous avions l'impression d'être les seuls étrangers dans le pays, à Kashan nous avons été choqués de découvrir des rangées de bus attendant leur groupe. Heureusement que nous avons déjà visité les sites touristiques importants tels que Ispahan et Shiraz l'an dernier, nous pouvons partir directement dans le désert pour découvrir des coins peu explorés.

En route pour Yazd, nous avons visité plusieurs villages de terre abandonnés. Se promener dans les couloirs et gravir les marches délabrées menant aux trois étages de la citadelle de Saryazd fut une aventure. Idem pour le village de Kharanq et ses bâtiments érodés entourés de paysages lunaires.

En revanche, la vieille ville restaurée de Yazd était trop stérile et touristique à mon goût. Cet endroit a perdu le charme de ces villages ressemblant à de l'Emmental Suisse. Néanmoins, la mosquée de Jameh magnifiquement décorée de carreaux bleus ainsi que l'imposante façade à trois étages de l'Amir Chakhmaq Takieh (édifice de rituels) ont valut le détour. Nous avons aussi visité le jardin Perse de Dolat-Aban, non pas pour ses vignes et hautes herbes, mais pour le beau pavillon aux vitraux colorés ainsi que son "badgir", une tour à vent de 33 mètres de haut, la plus haute d'Iran.

Le Zoroastrisme, né approximativement entre 1000-1500 avant JC, était la religion principale de la région jusqu'à la conquête Arabe. Avec environ 5500 adeptes dans les environs de Yazd, il y a quelques temples ou l'on peut voir la flamme éternelle. Chak Chak est l'un d'entre eux. La piste menant à ce temple isolé longe des montagnes escarpées où nous avons passé une magnifique nuit sous les étoiles.

Lors de notre longue traversée du désert pour rejoindre Mashhad, nous avons été récompensés par un désert de sel ainsi que de belles dunes de sable s'échouant contre des montagnes.

"Toc-toc-toc, police!" Il est onze heures du soir, nous sommes profondément endormis. "Ici très dangereux, vous venir poste police !" Quelques heures plus tôt, nous avons trouvé ce coin à quelques centaines de mètres de la route principale. Nous étions bien à l'abri des regards depuis la route, mais pas des bergers qui voient les étrangers comme des suspects. En route pour le commissariat avec un soldat à mes côtés, nous avons essayé de comprendre à quel danger ils se réfèrent. "Montagne, très, très dangereux, animaux sauvages !" "Hum, chèvres, moutons, chiens ?" "Non, loups !" "Vraiment ? J'adorerais voir un loup sauvage. Mais au fait je ne savais pas qu'ils étaient capables d'ouvrir les portes de voitures." On a éclaté de rire, y compris le soldat. Ce n'est pas la première fois que nous sommes perturbés par la police et ce n'est pas non plus la première fois que les gens se réfèrent aux animaux sauvages comme source de danger. On en a déduit que ça doit être un code genre : animal sauvage = personnes sauvages... Le soldat a insisté sur le fait qu'il y a une meilleure sécurité dans les villes et que les montagnes sont dangereuses. Nous lui avons expliqué que pour nous c'est l'inverse : montagnes = paix et hors des ennuis, villes = contrôles de police et agitation. Quelques minutes plus tard, lorsque notre ami soldat a traduit notre discussion à ses collègues, ils ont bien rigolés. Ils nous ont demandé de passer la nuit à une station-service à 20 km de là : "station-service sécurité !" Oh, ils ont presque oublié de noter nos noms pour justifier leur petite mission ...

Juste avant Mashhad, nous nous sommes dirigés près de la frontière Afghan pour rejoindre le caravansérail de Robat Sharaf. Autrefois, l'Iran était une étape importante de la route de la soie et disposait d'un réseau "d'hôtels" offrant un abri pour les caravanes. La plupart d'entre eux ressemblent à une forteresse carrée en terre avec les chambres donnant sur une coure intérieur. Avec ses deux sections et deux mosquées différentes, une pour les cheiks (riches) et l'autre pour les guides et serviteurs, ce caravansérail est plus grand que ceux que nous avons vus jusqu'ici. Les mosquées et façades sont encore partiellement décorées des stucs d'origine.

Le sanctuaire religieux d'Imam Resa à Mashhad est l'un des lieux de pèlerinage chiite les plus importants d'Iran et l'une des plus grandes mosquées au monde. Après avoir enfilé un tchador pour la première fois, nous avons pénétré ce complexe gigantesque accompagné de Zeinab, notre guide de 24 ans consacrant bénévolement un jour par semaine au sanctuaire. Après une petite présentation vidéo, nous avons parcouru les différentes cours et admiré les dômes dorés, les fontaines, les minarets et les façades. Le lieu le plus surprenant fût le cimetière. Situé au sous-sol, c'est le seul endroit qui n'est pas décoré. Les murs en béton, les piliers et le plafond sont recouverts d'une simple couche de peinture blanche. Les tombes sont les dalles de marbre sur lesquelles nous marchons (avec nos chaussures). Dans le mausolée, les gens se pressent pour toucher ou embrasser la cage dorée couvrant le tombeau de l'Imam Reza. A l'heure de la prière, des milliers de disciples assis côte à côte suivent les mouvements de la prière en parfaite synchronisation. Pour moi, écouter le chant de l'Imam fut une méditation.

Après quelques heures dans le complexe, Zeinab nous a chaleureusement invités à dîner à la maison. Malgré cette invitation improvisée, nous avons été reçus comme des rois dans leur salon aux fauteuils dorés. Merci encore pour cette spontanéité et cette générosité.

La route de Mashhad à Karat, longeant la frontière Turkmène, nous a immergé dans des décors magnifiques et variés. Montagnes verdoyantes, collines de sable dans les tons rosés, falaises abruptes. La plus grande vallée était couverte de rizières vert pétant. Au printemps, de nombreux bergers nomades font brouter leur bétail accompagnés d'un âne portant l'équipement. Nous en avons vu quelques-uns aux abords de la route abreuvant les bêtes à l'aide d'un camion citerne venu spécialement au rendez-vous. D'autres sont attendus par des petits pick-up prêt à charger la laine fraîchement tondue. La montagne est le lieu de fructification de leur investissement tandis que la route est leur lieu de commerce.

En raison du long détour pour rejoindre l'Ouzbékistan, nous avons dû garder le tempo pour parcourir quelques centaines de kilomètres par jour. Mais c'était sans compter sur l'accueil des Iraniens. En prenant une pause près d'un petit village, une voiture s'arrêta brusquement, une vieille femme sauta du véhicule, me saisit les mains et insista pour nous inviter à la maison. Après avoir compris que nous étions un peu pressés, elle m'embrassa et s'en alla. Quelques heures plus tard, lors de notre pause déjeuner, une camionnette chargée de jeune femmes s'arrêta pour pique-niquer. Il ne leur fallut pas longtemps pour nous aborder avec des fruits et nous demander de nous joindre à elles. Difficile de refuser l'invitation de cette famille Turkmène, la mère avec ses quatre filles et deux garçons ainsi que ses trois petits-enfants. Ce fût un plaisir d'être entourés de ses femmes aux vêtements colorés. Les Turkmènes semblent être des gens joyeux aimant chanter et danser encouragés par des applaudissements. Malgré la barrière de la langue, des liens se créèrent rapidement et Mama m'adopta comme sa cinquième fille. En dépit de répéter encore et encore que nous ne pouvions pas accepter leur invitation à passer la nuit chez elles, Mama reteint ses larmes tout en me tenant les mains alors que ses filles nous saluèrent tout en répétant: "I LOVE YOU!" Ce fût l'une des nombreuses occasions où j'aurais aimé pouvoir passer plus de temps avec mes hôtes. La question est: Aurais-je vraiment pu repartir ?

Au nord de Tomar, le mausolée de Khaled Nabi est situé dans un paysage de collines infinies. L'attraie principal sont les tombes en forme de phallus et de papillons dispersées sur une colline entourée de décors magnifiques. En plus de cela, nous avons été gâtés avec un superbe coucher de soleil ainsi qu'un fabuleux lever de soleil le lendemain matin.

À quelques kilomètres au sud d'Aliabad, une marche de vingt minutes dans la forêt nous a amenés à la sublime cascade de Khabud. Entourée de végétation luxuriante, l'eau glisse le long d'un tapis de mousse recouvrant le mur rocheux de 20 mètres de haut. Quel contraste avec les paysages secs que nous avons traversés récemment.

Sur notre long trajet en direction de la frontière arménienne, nous avons traversé la chaîne de montagne d'Alborz et passé une nuit au bord du lac de montagne de Valasht avant d'atteindre la côte densément peuplée de la mer Caspienne. Après avoir franchi plusieurs cols, nous avons rejoint la vallée d'Aras marquant la frontière avec Azerbaïdjan, puis l'Arménie. Le douanier nous a aidé pour les formalités de départ puis nous a salués alors que nous traversions le pont. Nous n'étions mentalement pas prêts à quitter l'Iran.

En près d'un mois dans le pays, nous avons conduit plus de 6000 kilomètres et n'avons malgré ça exploré qu'une fraction de cet énorme pays. La bonne nouvelle est que le carburant est l'un des moins chers au monde. Avec un plein à 7 EUR, on peut se permettre quelques détours... Malgré la très mauvaise qualité du diesel (on ne peut pas tout avoir...) Hyundi se porte bien. Enfin, ça allait jusqu'au moment ou nous avons traversé le pont et que le témoin de la batterie s'est allumé.

Encore une fois, l'Iran nous a jeté un sort. Nous avons vécu les moments les plus humains dans l'un des pays ayant les pires droits humains. Combien de fois avons-nous été invités ? Combien de fois le boulanger a-t-il insisté pour nous offrir le pain ? Combien de fois la personne au péage routier a-t-elle ouvert la barrière en refusant notre argent ? Combien de fois avons-nous été escortés pour trouver l'objet que nous recherchions ? Combien de fois avons-nous reçu des fruits et friandises de la part de simples passants ? Il va être difficile pour les pays à venir de battre cette hospitalité authentique.


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